La couleur de la colère MONTAGE-FONTAINE« Ne fais pas de psychologie dans la colère, tu verrais trop juste » Jean ROSTAND

 

J’ai trop d’imagination. Beaucoup d’imagination, c’est bien. Trop d’imagination, c’est un handicap. Quand on a trop d’imagination, on a plein d’idées, tout le temps, des milliers d’idées qui viennent vous assaillir comme un essaim d’insectes affolés, dard dressé, prêt à l’attaque.

Mais qu’est-ce qu’on fait après avec toutes ces idées sur les bras ?

Ensuite, les idées vous donnent envie de faire plein de choses. Et très vite, on se heurte à des murs.

Le pire, c’est quand le mur c’est soi-même. C’est quand on se rend compte qu’on ne peut pas aller au bout de ses idées à cause de ses propres limites.

J’ai voulu courir le marathon. Je n’ai pas pu. Un de mes genoux à dit non. Le monde de mes idées s’est écroulé. J’avais déjà pourtant tout imaginé : les doses massives d’endorphine pendant les entrainements, l’ultime jouissance d’avoir accompli un acte exceptionnel, le bonheur de faire partie d’une élite au courage reconnu. Mais non. Tout cela est resté de l’imagination.

J’ai voulu faire de la plongée sous-marine. Je n’ai pas pu. J’ai lésé un de mes tympans. Je sais que je ne pourrai pas replonger. J’avais déjà pourtant tout imaginé : l’épave au large de Calvi, la fabuleuse sensation d’apesanteur, la sérénité retrouvée. Mais non. Tout cela est resté de l’imagination.

J’ai voulu maigrir 200 fois, j’ai voulu devenir un as de la guitare, un as du tricot, j’ai voulu me marier deux fois, j’ai voulu être la préférée de ma mère, j’ai voulu être conseiller d’orientation psychologue, j’ai voulu écrire un roman, et même pendant que j’essayais d’écrire le premier j’ai eu l’idée d’en écrire un second.

Et à chaque fois je me suis heurtée à mes propres limites.

Aujourd’hui, je voudrais peindre ma colère.

Je suis tellement souvent en colère, contre n’importe qui et n’importe quoi, que j’ai imaginé que je pourrais la sublimer.

Je me suis dit : Waouh, si je pouvais peindre ma colère, qu’est-ce que ce serait beau ! Qu’est-ce que ce serait intense, je serais vraiment une artiste, je pourrais peindre de magnifiques tableaux. Et quel bonheur de pouvoir sublimer enfin ma rage.

C’est vrai quoi !

Alors peut-être que j’essaierai un jour, peut-être pas.

En attendant, je laisse éclater sur les murs de mes pensées mes toiles écarlates aux couleurs sanguines, plongée sans risque pour mes tympans dans le musée intime de mes talents improbables.