Je n’aime pas les habitudes. Les habitudes vous rendent esclaves de vos manies, elles vous enferment dans une cage de petitesse et de médiocrité.

Mais que dire des rituels ? Ils n’ont rien à voir avec les habitudes. Au contraire. Les rituels nous ancrent dans notre enfance perdue, ils nous enracinent dans nos familles. Ils nous ramènent à des souvenirs doux et amers à la fois.

Les rituels ont le goût des bonbons à la violette, même si certains les trouvent désuets.

La café du matin est un rituel,  la soupe du soir est une habitude… Vous voyez ? Vous commencez à faire la différence ?

Chez Dame Raoul, le soir du réveillon de Noël, un rituel a été instauré, depuis quelques années.

Dame Raoul et son frère décident de faire de la musique sans être écoutés.

Au début c’était difficile, ce sentiment d’injustice, ce manque de reconnaissance, cette indifférence sans fond devant l’effort que ces deux-là faisaient pour apprendre à jouer et à lire la musique.

Alors Dame Raoul s’est mise à chanter, pour faire plus de bruit encore. Et même elle s’est (re) mise à écrire des chansons.

Mais comment aurait-elle pu croire que cela pouvait éveiller leur curiosité, alors même que sa mère lui avouait, en lui offrant le roman qu’elle avait écrit à 13 ans, qu’elle ne l’avait même pas lu.

Dame Raoul, qui lit en cachette le journal intime de sa fille de 8 ans, a bien du mal à comprendre, qu’on puisse ne pas avoir envie d’écouter ses enfants.

Dame Raoul, qui sans bruit se cache derrière la porte de la chambre, pour écouter avec bonheur sa petite fille faire dialoguer ses petits personnages… Dame Raoul ne comprend pas pourquoi lorsque ses doigts grattent sa guitare, pourquoi lorsque l’archer de son frère fait vibrer les cordes du cello, pourquoi est-ce le moment que choisit leur mère pour replier et ranger soigneusement les papiers cadeaux.

Alors cette année, ils ont bien essayé, d’attendre que les papiers cadeaux soient triés, pour se mettre à jouer.

Mais le rituel est bien ancré.

Et cette année, comme chaque année, lorsque la musique commence à retentir, leurs parents se mettent à parler.

D’autre chose, évidemment, pas de musique ou de chant.

C’est le moment de regarder, comment fonctionnent tous les jouets.

Et quelle pile on met ici ? Et comment s’allume cela ?

Même parfois elle a l’audace de se moquer. Quand elle fait cela j’ai l’oedipe qui me chatouille, je l’avoue, j’ai bien envie de la frapper. Et puis je me dis que c’est le rituel, j’aspire une longue bouffée de ma cigarette électronique, et je me noie dans les volutes de fumée et les notes de mon frère.

Je me dis que pourtant, pour lui ce serait peut-être aisé, de lui planter l’archer au travers de la jugulaire.

Je lui dirai plus tard, car pour l’heure, je préfère me taire.

A cet instant, je comprends que je me suis trompée. Le rituel ne consiste pas à ne pas être écoutés. En vérité, c’est le moment où Dame Raoul se sent le plus proche de son frère. Le moment où elle se rappelle toutes les choses qu’ils comprenaient simultanément sans avoir besoin de parler, quand ils étaient petits. Le moment où elle a de nouveau l’impression qu’ils sont tous les deux seuls au monde, comme dans ce monde où ils sont apparus ensemble, au même instant. Ce monde où, j’en suis sûre, une partie de Dame Raoul aurait voulu rester, pour toujours, car il n’y avait dans ce monde là de place que pour elle et lui, et rien ni personne n’aurait pu les séparer.

Un monde où nous écoutions, comme les soirs de réveillon, la musique de nos coeurs qui battaient in utero.