J’ai toujours rêvé d’avoir un barbu à moi.

Rien qu’à moi.

Dieu sait (sans vouloir faire de mauvais jeu de mots), que j’en ai vu passer des barbus…

En tout premier, mon père. Barbe rousse d’abord, brune ensuite, et puis poivre et sel pour l’instant, avec les années qui passent. Mais il a fallu que je partage ce barbu-là avec ma mère, mon frère, et maintenant avec ma fille qui lui prend tous ses mercredis de retraite pour bricoler, cuisiner, dessiner, que sais-je encore. Bientôt sa barbe à lui sera toute blanche comme celle du Père Noël : mon deuxième barbu.

Mais celui-là, j’ai du le partager avec tous les enfants du monde, jusqu’à ce que je n’y crois plus ! A peine m’a-t-il prise une ou deux fois sur ses genoux, à peine un bisou au pied du sapin de l’école… assez décevant, ce barbu.

En 3ème il y eut mon psy… mais une fois encore j’ai du le partager avec des dizaines d’autres patients, et puis je lui tournais le dos, allongée dans mon divan… quant aux bisous, bien évidemment, il ne m’en a donné aucun.

Presque en même temps, voilà que mon frère jumeau décidât de se laisser pousser les poils de joues ! Mais quand il prit cette décision, cela faisait fort longtemps qu’il ne m’appartenait plus…

Alors je m’étais résignée, me disant que les barbus, un peu comme le Christ, sont des icônes que l’on est réduit à admirer sans jamais en avoir un pour soi seule.

Et puis j’ai fini par en trouver un.

Je croyais que tout était joué, que mon chemin était tout tracé.

Et pourtant, à présent, quand la nuit tombe, je mets ma tête sur son épaule, et je sens mon front qui se pose et s’apaise dans sa barbe soyeuse, et je me dis que celui-là n’est rien qu’à moi.